Catherine Deschamps, socio-anthropologue nous parle de bisexualité

Catherine Deschamps est l’auteur de nombreux articles ou livres écrits en collaboration et de deux ouvrages : «Le miroir bisexuel, socio-anthropologie de l’invisible» et «Le sexe et l’argent des trottoirs».

Elle est docteur en anthropologie sociale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Avant ce doctorat, elle a obtenu un DEA de sciences sociales à l’École Normale Supérieure à Paris et une maîtrise d’Histoire moderne à l’Université Paris-IV Sorbonne.

Elle a consacré sa thèse de doctorat à la gestion des risques VIH par les femmes et les hommes bisexuels en France. En octobre 2006, elle rejoint le projet d’impulsion scientifique «Normes, genre et sexualités» de l’Université Libre de Bruxelles.

Le Curriculum Vitae de madame Deschamps serait très long à présenter. Son expertise nous permet cependant de jeter un regard sur l'aspect social de la bisexualité.

Entrevue Catherine Deschamps
 
Depuis que vous avez publié votre livre « Le miroir bisexuel » avez-vous constaté une évolution au niveau de la reconnaissance de l’identité bisexuelle ?

En France, la plupart des associations qui se nommaient avant gaies et lesbiennes ont intégré les bi et les trans. Par exemple le Centre gai et lesbien de Paris (CGL) est devenu le centre inter-LGBT. Idem, on ne parle plus de la "gay pride", mais de la "marche des fiertés LGBT". Cela dit, le changement est de forme davantage que de fond : il n'y a toujours qu'une seule association spécifiquement bi en France (bi'cause), et les quolibets plus ou moins "amusés" et bienveillants des gais et des lesbiennes continuent dès qu'on évoque la bisexualité. Le sujet est depuis plus d'une dizaine d'année un "marronnier" journalistique : tous les trois ou quatre ans, les magazines, certaines télés, feignent de découvrir la bisexualité et de se passionner pour les questions qu'elle pose. En France, les recherches sur la bisexualité sont quasiment inexistantes et la littérature scientifique ou militante sur le sujet est rare.
 
Est-on plus capable maintenant de cerner ce qu’est la bisexualité  ?

Je ne crois pas qu'on cerne mieux la bisexualité aujourd'hui qu'il y a 10 ans : lorsque régulièrement des journalistes m'appellent, ce sont éternellement les mêmes questions qu'ils me posent : est-ce que ça existe ? Les bi sont-ils plus ou moins discriminés que les gais ou les lesbiennes ? Sont-ils/elles plus ou moins infidèles que les autres ? etc. Par ailleurs, la définition courte demeure toujours aussi problématique (nécessité de poser au moins le 3), et la communication via les images fixes de ce que serait la bisexualité reste rare et ambiguë (risque de confondre avec un autre message).
 
La diversité des pratiques bisexuelles rend-elle difficile la définition d’une identité propre ?

Oui, ce d'autant que les rares militants bi insistent, certes à raison, sur cette diversité : communiquer à partir de cet argument brouille toujours les pistes, quel que soit le sujet. La diversité devient alors une sorte d'anguille, qui renforce la représentation des bi comme étant eux/elles-mêmes des anguilles, prêts à manger à tous les râteliers : renforcement du sentiment de traîtrise (au couple et à l'histoire).
 
L’image des bisexuel(le)s comme des personnes infidèles ou incapables de se brancher est-elle encore très présente dans la communauté homosexuelle ?

Cette image reste très vivace dans les milieux lesbiens davantage que gais. Les gais semblent parfois avoir commencé à comprendre que reprocher aux bi d'être infidèles, c'est s'enfoncer un clou dans leur propre pied : le multi partenariat ne doit en principe pas faire l'objet de jugement négatif dans le milieu gai.
 
Comment explique-t-on l’absence de mouvement de revendication chez les bisexuels comme on en retrouve chez les gais et lesbiennes ?

On ne peut pas parler d'absence totale de mouvement de revendication : bi'cause existe, mais est effectivement quantité négligeable en comparaison de l'ensemble des personnes qui ont des comportements bisexuels sans pour autant se dire bisexuelles. À noter que ces "bi invisibles" se retrouvent certes pour le plus grand nombre du côté de l'hétérosexualité sociale, mais aussi dans des associations gaies et/ou lesbiennes. C'est alors tout autant de l'ordre du secret que pour les hétéros : la crainte des discriminations internes aux minorités sexuelles est souvent évoquée, et de toute façon c'est rarement la bisexualité elle-même qui justifie l'engagement.
 
La bisexualité pourrait-elle nous amener socialement à redéfinir la notion de couple ?

Je crois que la bisexualité, ou plutôt l'idée de la bisexualité, peut nous amener non pas à redéfinir la notion de couple, mais à la discuter, ce qui est déjà pas mal. Après, les bi ne sont pas plus «vertueux» que les autres : certains restent tout autant attachés au couple que la moyenne, d'autres, pour se «racheter une bonne conduite» vis-à-vis de leurs détracteurs, s'évertuent à montrer qu'ils peuvent eux aussi vivre «sagement» en couple. J'en ai rarement croisé qui militait pour la disparition du mariage, hétéro ou homo.
 
Sommes-nous tous à divers niveaux des bisexuels ?

C'est ce que disent les partisans de l'interprétation freudienne, mais l'idée de Freud n'est pas, dans le texte, que nous aurions tous des attirances pour les deux sexes/genres, mais qu'étant intrinsèquement et actif et passif, nous rencontrerions toujours des partenaires qui le sont aussi, CQFD, mais c'est un peu facile et souvent cette interprétation est utilisée par abus de langage. En outre, de même qu'il peut être discriminatoire qu'un gai dise à un homme qui a des comportement bi «mais en fait, tu es pédé mais tu ne l'assumes pas», il serait discriminatoire de décréter que tout le monde est bi, y compris ceux et celles qui, pour quelque raison que ce soit (qu'elle nous semble bonne ou mauvaise n'est pas la question), ne se reconnaissent pas derrière cette étiquette.
 
Pourquoi socialement accepte-t-on plus facilement la bisexualité féminine que masculine ?

Je crois que c'est un peu plus compliqué : les discriminations des lesbiennes contre la bisexualité des femmes est plus forte et violente que la discrimination des gais contre la bisexualité des hommes. L'image d'une bisexualité féminine mieux tolérée ne vaut qu'aux yeux des hétéros, et des hommes hétéros en particulier : elle répond à un des principaux fantasmes exprimé par ces hommes, qui cela dit sont pour certains bien démunis lorsque la situation se présente concrètement à eux. Cette image «positive» ne serait donc en dernière instance qu'une image au bénéfice des hétéros masculins.
 
Chez les bisexuels, la question sentimentale prime-t-elle sur la sexualité ?

Euh... Tous les cas de figure existent. Mais de même que pour le couple, certains/certaines mettent en avant les sentiments pour améliorer leur représentation aux yeux de leurs détracteurs : c'est alors une simple réponse au stigmate, non forcément une réalité.
 
Peut-on dire que les bisexuel(le)s vont combler chez l’un et l’autre sexe des besoins qui leurs sont propres ?  La bisexualité représente-t-elle une recherche d’équilibre ?

C'est parce qu'on imagine parfois que la bisexualité se situe sur une crête de partage absolue entre attirance pour les hommes et attirance pour les femmes que certains peuvent dire qu'elle n'existe pas. Et de fait, ce point d'équilibre abstrait n'existe que très rarement : la plupart préfère les unes pour une chose et les autres pour d'autres raisons. C'est une manière un peu détournée de répondre à la question, mais je crois que le fait d'être bi n'évacue pas les différences de genre. Encore une fois, si l'idée de bisexualité (comme l'idée de transsexualité ou de transgenderisme) perturbe le genre, pour autant les bi en tant que personnes ne sont ni plus ni moins vertueux que les autres. Et j'en suis désolée...

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